Nomination controversée d’Amira Elghawaby: Blanchet blâme Trudeau

MONTRÉAL — Le premier ministre Justin Trudeau attise volontairement le mépris des communautés culturelles envers les Québécois afin de se donner du capital politique et la nomination d’Amira Elghawaby comme conseillère spéciale en est le plus récent exemple, a laissé entendre lundi le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet.

Dans un point de presse où il s’exprimait à propos de la controverse entourant la nomination de la nouvelle conseillère spéciale chargée de la lutte contre l’islamophobie, le député de Beloeil-Chambly a dit tenir le premier ministre entièrement responsable du cafouillage, qu’il a qualifié de «nouvelle insulte au visage des Québécois».

«Avant d’embaucher quelqu’un dans un poste aussi sensible, on a assurément vérifié ses antécédents, soutient M. Blanchet. Si M. Trudeau et son équipe n’ont pas vérifié ce qu’elle a écrit ou dit sur le Québec avant, ce sont des pas bons. S’ils l’ont fait et qu’ils sont quand même allés de l’avant, il y a là un manque de respect profond pour l’identité du Québec.»

Mme Elghawaby, ancienne journaliste et militante, avait écrit dans le Ottawa Citizen, en juillet 2019, que la loi 21, qui empêcherait les employés de la fonction publique en position d’autorité, comme les enseignants, d’arborer des signes religieux, encouragerait la «tyrannie de la majorité». 

«La majorité des Québécois sont [guidés] par un sentiment antimusulman», écrivait-elle conjointement avec le président du Réseau canadien anti-haine Bernie Farber, appuyant son propos par un sondage Léger indiquant que 88 % des Québécois ayant une perception négative de l’islam étaient en faveur de la loi.

Devant le tollé suscité par ses précédentes déclarations, Mme Elghawaby avait nuancé vendredi ses propos sur Twitter. «Je ne crois pas que les Québécois sont islamophobes; mes commentaires passés faisaient référence à un sondage au sujet de la loi 21», avait écrit la représentante spéciale, ajoutant qu’elle travaillerait «avec les partenaires de toutes les provinces et régions pour [s]’assurer que nous combattons directement le racisme».

«C’est l’opinion publique qui va accorder ou non de la crédibilité à un acte de contrition, dont le principal objectif est de protéger sa job», a lancé avec cynisme M. Blanchet.

Celui-ci a accusé le premier ministre «d’instrumentaliser la méconnaissance qu’ont les différentes communautés les unes des autres» en multipliant les opportunités de pointer le Québec du doigt en sous-entendant que ses citoyens étaient racistes et xénophobes.

«Je pense que le premier ministre trouve son intérêt dans la culpabilisation du peuple québécois, qu’il fait de grands efforts pour qu’une telle pensée soit répandue. C’est ce qu’il pratique depuis des années et cela peut-être lui confère un confort idéologique ainsi qu’un positionnement électoral en vue d’une hypothétique prochaine élection», a affirmé le chef bloquiste.

Démission réclamée par Québec

M. Blanchet n’est toutefois pas pressé réclamer la démission de Mme Elghawaby, du moins pas sans lui avoir d’abord laissé l’opportunité de s’expliquer dans une rencontre, contrairement au ministre québécois de la Laïcité, Jean-François Roberge.

Dans une déclaration écrite, lundi matin, celui-ci exigeait des excuses de la part de Mme Elghawaby. «Au nom du gouvernement, je lui ai demandé de retirer ses propos et de s’excuser. Or, elle n’a fait que tenter de justifier ses propos odieux. Ça ne passe pas. Elle doit démissionner et si elle ne le fait pas, le gouvernement doit la démettre sans délai», a-t-il déclaré.

Sa collègue du ministère des Transports, Geneviève Guilbault, a qualifié de «très glissants» les propos de Mme Elghawaby, étant donné qu’elle occupe désormais un poste officiel payé par des fonds publics.

«Il ne faut pas laisser planer que les Québécois seraient des gens systématiquement racistes, a-t-elle fait valoir. Au contraire, les Québécois sont très accueillants, ils sont fraternels.»

Néo-démocrates et libéraux satisfaits

Jagmeet Singh a pour sa part tenu un discours différent. Interrogé par des journalistes, le chef du Nouveau Parti démocratique n’a pas voulu indiquer s’il souhaitait la démission de Mme Elghawaby, mais s’est dit satisfait des éclaircissements fournis par celle-ci.

«Elle a clarifié ses remarques, et je pense personnellement que l’islamophobie, ce n’est pas le problème de seulement une province, mais bien un problème national. Ça existe à travers le pays et c’est une vraie menace», a déclaré M. Singh dans un point de presse. 

Le député de Burnaby-Sud s’est aussi dit convaincu que le dur traitement réservé à Mme Elghawaby est dû au fait qu’elle était une femme.

«C’est difficile pour des femmes dans des positions comme ça, qui sont dans la vie politique, a-t-il affirmé. C’est souvent injuste, l’approche qu’on voit contre les femmes. Les attaques sont vraiment différentes: c’est une réalité qui existe et qu’on doit changer.»

Le chef-adjoint du NPD, Alexandre Boulerice, a pour sa part qualifié les déclarations de Mme Elghawaby de «maladresse». Le député de Rosemont-La Petite-Patrie se dit prêt à tourner la page pour voir de quoi la conseillère spéciale est capable.

«C’était une nomination nécessaire, car le poste est devenu nécessaire, a-t-il fait savoir. Je suis prêt à donner la chance au coureur.»

Dimanche soir, le premier ministre Justin Trudeau avait souligné la présence de Mme Elghawaby à la cérémonie de commémoration de l’attentat de la Grande Mosquée en la qualifiant de «l’amie de tous les Canadiens».

En mêlée de presse lundi après-midi, le chef libéral a réitéré son appui à sa conseillère, se disant lui aussi satisfait de sa sortie sur Twitter et dans certains médias.

M. Trudeau a déclaré aux journalistes qu’il est important «d’avoir des gens qui peuvent parler au nom de la communauté [musulmane] et qui connaissent bien celle-ci. Mme Elghawaby est là pour exprimer des inquiétudes et a bien étudié les impacts de la législation», s’est-il contenté de dire.

En Chambre, il a accepté volontiers de jouer les facilitateurs pour une rencontre entre M. Blanchet et Mme Elghawaby, un échange qu’il souhaite voir se concrétiser «de tout [son] coeur».

De son côté, le député libéral de Hull-Aylmer, Greg Fergus, estime que Mme Elghawabi devrait «s’excuser pour s’assurer qu’elle ne dépeint pas tous les Québécois de la même façon».

«Mais je ne pense pas que ça vaut une démission», a-t-il précisé lorsqu’interpellé en mêlée de presse.

Son collègue Marc Miller, ministre de Relations Couronnes-Autochtones, a quant à lui affirmé qu’il faudrait laisser «sa chance» à la nouvelle représentante spéciale. «C’est une personne qui a un parcours de route puis qui a su relever des défis importants, notamment en soulignant l’état de l’islamophobie à travers le Canada. Voyons voir les résultats et j’espère qu’elle va être plus mesurée dans ses propos», a-t-il dit.

Dans la même lignée que M. Blanchet, le conservateur Gérard Deltell a pourfendu Justin Trudeau.

«Malheureusement, Monsieur Trudeau, après huit ans de gouvernance, a encore montré qu’il préfère diviser plutôt que d’unir les Canadiens», a-t-il affirmé.

«Le Canada mérite quelqu’un qui va s’attaquer sérieusement au problème de l’islamophobie, mais ce n’est pas en choisissant quelqu’un qui polarise le débat qu’on va faire accepter cette réalité-là et qu’on va combattre l’islamophobie», a-t-il ajouté.

«Propos blessants»

Mme Elghawaby s’est présentée à la cérémonie de commémoration de l’attaque à la Grande Mosquée de Québec, dimanche.

En marge de l’événement, le co-porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, a vivement condamné les propos passés de la représentante spéciale chargée de la lutte contre l’islamophobie.

«Mettre tous les Québécois dans le même panier, comme Madame a fait, ce n’est pas acceptable, a-t-il déclaré. Ce sont des propos blessants pour les Québécois et Québécoises. Il faut être capable de lutter contre l’islamophobie de manière rassembleuse et c’est ce que je m’attends des gens nommés par les différents paliers de gouvernement.»

Le député de Gouin ne s’est toutefois pas prononcé en faveur ou en défaveur de la démission de Mme Elghawaby.

Le PQ blâme Trudeau

De son côté, le député péquiste des Îles-de-la-Madeleine, Joël Arseneau, préfère blâmer Justin Trudeau pour cette nomination. «Avait-il fait les vérifications diligentes, à savoir quelles étaient les déclarations incendiaires qu’elle avait prononcées, y compris dans des textes publiés dans certains médias du Canada anglais et qui tendent à démontrer que ses préjugés anti-Québec sont assez profondément ancrés?»

«La responsabilité du fiasco actuel doit être portée par le premier ministre, a-t-il déclaré lors d’un point de presse, lundi matin. C’est à lui de s’expliquer. On pense que ça ne contribue pas à l’apaisement collectif. Visiblement, c’est mal parti.»

Il ressort des déclarations de Mme Elghawaby «une incompréhension de la société québécoise», selon M. Arseneau.

– Avec des informations d’Émilie Bergeron

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Cette dépêche a été rédigée avec l’aide financière de la Bourse de Meta et de La Presse Canadienne pour les nouvelles.

Marie-Ève Martel, La Presse Canadienne

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